Je ne pense pas que les personnes qui ne sont capables de penser qu'à elles-mêmes
soient capables de connaître un jour le bonheur,
ni même de comprendre en quoi peut bien consister ce concept étrange.
Celui qui garde sa vie pour lui la perd.
Nombreux sont les chrétiens qui considèrent leur religion comme un bibelot sur une étagère :
de temps en temps on le regarde, parfois même on le touche ou on fait la poussière,
mais la majorité du temps, il faut bien reconnaître qu'on ne le voit plus
même si on sait qu'il est là et qu'on lui garde une sorte de vague attachement.
Notre Salut a besoin pour exister de la grâce de Dieu, qu'il donne sans aucun mérite de notre part,
et de notre bonne volonté, qui s'incarne dans notre façon d'agir quotidienne.
Il faut, selon une formule bien connue,
rechercher la grâce de Dieu transmise par les sacrements comme si tout ne dépendait que d'elle,
et agir en conformité avec les commandements de Dieu comme si tout ne dépendait que de nous.
S'il est vrai que Jésus a donné sa vie pour le salut du monde, et donc de toute l'humanité,
il n'est pas moins vrai qu'il nous laisse le choix d'accepter ce salut ou de le rejeter,
selon que l'on accepte de recevoir le baptême et de s'efforcer de vivre selon ses commandements
ou que l'on refuse volontairement tout sacrement et toute obéissance aux lois divines.
Quand on commet des péchés, il y a deux options :
reconnaître que ce sont des péchés, que l'on essaye de s'en défaire ou non ;
ou attaquer toutes les personnes qui disent que les péchés qui nous concernent sont des péchés,
et prétendre qu'ils ne sont en réalité qu'une différence tout à fait légitime, voire recommendable.
Dans le premier cas, on est au moins conscient de la vérité et on voit clair en soi.
Dans le deuxième, on se ment à soi-même et on ment à tout le monde,
plus rien n'est clair ni pour nous-même ni pour personne,
et les péchés qui ne concernaient que nous sont désormais vus comme désirables par beaucoup.
C'est comme ça que le mensonge fait tâche d'huile et contamine beaucoup d'innocents.
Saint Paul, dans la lettre aux Romains, estime qu’il n’y a pas de commune mesure
entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous.
Il ne dit pas que les souffrances du temps présent ne sont rien, lui qui a tant souffert.
Il dit qu'elles sont sans commune mesure avec la gloire du Ciel.
Comme le Paradis doit être invraisemblable d'amour, de beauté et de perfection
pour que tout ce que l'on subit ici-bas soit comme des balayures comparé à ce qu'on y vivra !
L'ordination sacerdotale n'est pas la remise d'un diplôme de théologie.
C'est la transmission sacramentelle d'un charisme qui vient en droite ligne du Christ lui-même.
Ce charisme ne peut être obtenu d'aucune autre manière et aucune formation ne peut le remplacer, quand bien même elle serait d'excellente qualité et sanctionnée par un doctorat,
et donnée à des gens beaucoup plus intelligents et doués que les prêtres.
J'ai rencontré beaucoup de chrétiens dans ma vie qui pensent que pour être saint, il faut souffrir.
Du coup ils ne prennent pas soin de leur santé, choisissent toujours la voie la plus difficile,
quand ils ne vont pas carrément jusqu'à s'imposer toutes sortes de douloureuses pénitences.
Alors, tout d'abord, Dieu seul est saint. Voilà. Pas besoin de s'énerver.
Ensuite, chercher à être saint, donc à agir comme Dieu, c'est s'efforcer d'aimer Dieu et son prochain.
Est-ce que ça fait souffrir d'aimer ? Souvent, oui, parce qu'il faut donner sa vie,
et on n'est pas toujours récompensés de notre générosité, on est souvent trahis et abusés.
Eh puis, ici-bas, l'amour est toujours soumis à la mort, de toutes façons.
Voilà en quoi chercher la sainteté peut éventuellement faire souffrir : mais c'est une conséquence,
et non un moyen qui prétendrait que la voie royale de la sainteté est d'être un masochiste forcené.
Je suis persuadé d'une chose, c'est que de nos jours et dans nos pays déchristianisés,
le premier devoir des prêtres, à part le fait évident de s'efforcer de chercher à vivre saintement,
c'est de tenir dans le temps, et de tenir en forme.
Pour cela, on est obligés de faire très attention à notre hygiène de vie
aux niveaux physiologique, psychologique et spirituel,
mais aussi de respecter scrupuleusement des temps de repos, de vacance et de détente,
quoi qu'il en soit de l'urgence supposée ou réelle des besoins de nos paroisses.
Au temps du curé d'Ars, si un prêtre mourait à la tâche,
on secouait un arbre et il en tombait plein d'autres pour le remplacer.
Aujourd'hui, si un prêtre meurt à la tâche, a un nervous breakdown, une dépression
ou qu'il abandonne le sacerdoce par fatigue, tentation, dérive ou désespoir,
c'est plein de paroisses qui se retrouvent abandonnées à elles-mêmes.
L'assurance de Pierre après avoir vu Jésus ressuscité est impressionnante,
parce que tout d'un coup, sur la base de cet évènement incroyable, les Écritures deviennent limpides,
et il saisit tout ce dont Jésus avait parlé et qu'il n'avait jamais compris avant.
C'est la résurrection et la vie éternelle qui donnent tout son sens à la Parole de Dieu.
Les apôtres de Jésus n'étaient pas des illuminés superstitieux ou crédules.
Mais ils ont été témoins des nombreux miracles de Jésus,
ainsi que de sa mort et de sa résurrection.
Il y a de quoi ébranler les personnes les plus solidement ancrées dans le réel,
à la condition néanmoins qu'elles ne soient pas opposées par idéologie à toute révélation divine,
et qu'elles ne refusent pas de croire ce que leurs yeux ont vu et ce que leur mains ont touché
du Verbe de Vie.
Ce samedi saint restera dans les annales comme celui où on n'a réellement rien célébré. C'est le seul jour aliturgique de l'année, c'est à dire qu'on n'est pas censé célébrer la messe. En réalité, on triche un peu, parce que l'impatience nous fait célébrer la veillée pascale parfois relativement tôt, familles avec petits enfants oblige, alors qu'elle n'est censée commencer qu'après le coucher du soleil. Cette vigile, restaurée par Pie XII en 1951, est un pur bijou. La longue geste des interventions de Dieu au long de l'histoire sacrée y est rappelée, puis on a le feu et l'eau, sans parler du vent de l'Esprit Saint quand on a des baptêmes d'adultes, bref c'est une messe emplie d'histoire et de symboles anciens, un vrai recommencement, une vraie célébration de résurrection non seulement du Christ mais de l'humanité toute entière. Mais cette année, nous allons devoir faire sans. Et c'est une chance, tant que ça ne devient pas une habitude, parce que pour une fois, nous allons vivre la même chose que les apôtres. Eux n'ont pas eu une veillée pascale pour se consoler. Leur soirée a été emplie de stupeur, d'incompréhension, de douleur et sans doute même de désespoir. "Nous pensions qu'il était le Messie", et voilà que tout s'est écroulé. Qu'allons-nous faire, maintenant, ont-ils dû se demander ? Quel avenir après cette parenthèse enchantée de trois ans qui les a menés sur les routes, de village en village, pour annoncer la bonne nouvelle du salut offert par Dieu ? C'était Jésus, le lien commun de tous ces disciples. Sans son appel, la plupart ne se seraient jamais connus et auraient même, dans certains cas, été ennemis, si ça se trouve. Sans le maître, plus rien ne fait tenir cette troupe disparate. Et pourtant, ils restent ensemble, à prier. Se souviennent-ils alors que Jésus avait annoncé tout cela ? Ils n'avaient rien compris, pourtant, quand il parlait de résurrection, et encore moins quand il parlait de rejet de la part des grands-prêtres et du peuple, et de crucifixion. Peut-être est-ce Pierre qui maintient l'unité du groupe endeuillé. Peut-être est-ce Marie, elle qui, devant l'incompréhensible, ne se plaint jamais mais "retient toutes ces choses dans son coeur". Peut-être restent-ils ensemble parce qu'il sont trop sonnés pour savoir quoi faire d'autre que de prier, gardant ainsi vivante la flammèche de la foi et de l'espérance malgré la cruelle réalité des faits. En attendant, cette année, nous allons, avec eux, vivre une pleine journée sans messe, sans la consolation de la Vigile Pascale. Prions avec eux, humblement, dans le silence du temps de l'épreuve. L'annonce de la résurrection n'en sera que plus belle, pour avoir été désirée plus longtemps.