Il me semble qu'il y a une chose à laquelle on n'a pas assez réfléchi, et qui nous gâche la vie.
On a tendance à penser spontanément que la seule chose qui ait de la valeur,
c'est ce qui est productif.
Il faut toujours "faire des trucs", toujours être occupé, toujours courir dans tous les sens,
sinon c'est de la perte de temps, de la paresse, presqu'une insulte envers ceux qui travaillent dur.
Je pense que cette vision de la vie est profondément tordue.
Ce qui fait notre valeur intrinsèque, c'est l'amour de Dieu pour nous, pas ce que nous produisons.
Bien sûr, Dieu nous a confié la terre à gérer, mais c'est plus pour nous occuper
que parce qu'il n'aurait pas pu le faire lui-même s'il le voulait, et mieux que nous ne le faisons
(ce qui ne serait pas bien difficile vu le bilan de cette gestion au cours des derniers siècles).
Mais l'une des caractéristiques premières de l'amour n'est-elle pas la gratuité ?
Faire des choses pour le plaisir, pas pour que ça rapporte,
profiter de la vie, pas toujours la construire ou accumuler des réserves pour les coups durs,
contempler, observer, laisser du temps pour la curiosité, l'exploration, le jeu, les émotions, l'ennui,
rencontrer des gens par plaisir, pas pour le travail ou parce qu'on a des choses à faire avec eux ?
Tant que toutes nos relations sont commandées par quelque chose de productif à gagner,
tant que nous sommes incapables de la moindre gratuité dans notre propre vie
et dans nos interactions les uns avec les autres,
on ne pourra parler ni de fraternité (je dis ça pour le monde religieux), ni d'amitié, ni d'amour,
alors qu'en réalité tout n'est que contrats à honorer, productivité, gains, calculs, comptabilité, etc...
Tant qu'on ne sait pas ce qu'est la gratuité, tant qu'on ne sait pas "perdre son temps",
seul ou à plusieurs,
l'amour parfait ne reste au mieux qu'un horizon inatteignable,
au pire un rêve d'enfant qu'il faut laisser derrière soi quand on devient adulte et responsable.
Quelle tristesse, alors que Dieu nous a faits par amour, pour que nous vivions dans l'amour,
de passer aussi complètement à côté de notre vie à cause d'une idéologie défectueuse.